Texte de la conférence du Cardinal Tagle à Ars

„Se laisser renouveler par la charité du Christ“

Se laisser renouveler par la charité du Christ - Ars, France, 3 August 2019

+ Luis Antonio G. Cardinal Tagle

C’est une joie pour moi d’être présent à Ars pour célébrer le grand et humble saint Jean-Marie Vianney. Le thème qui m’a été donné est : « se laisser renouveler par la charité du Christ ». Il mérite étude approfondie, prière et dialogue avec la participation d’autant de personnes possible, tout particulièrement de ministres ordonnés. Dans un premier temps, je voudrais réfléchir sur notre attitude face au changement ou au renouveau. Nous donnerons des exemples dans le monde. Puis je réfléchirai sur le renouveau dans l’Eglise par l’amour missionnaire. Ma conférence ne pourra pas couvrir toute la complexité du sujet.

Changement

Changement est l’un des plus ordinaires et normaux aspects de la vie humaine. Du matin jusqu’à la nuit, nous provoquons le changement ou réagissons au changement. Les familles, les sociétés et les nations sont en continuel mouvement de changement. Nous pouvons dire la même chose de la communauté internationale et même des forces de la nature. Mais bien que le changement est constamment présent dans nos vies, nous ne nous y habituons pas. Il y a des changements qui causent inconfort et insécurité. Nous aurions préféré que certains changements ne soient pas arrivés. Il y a des changements, toutefois, que nous considérons comme des bénédictions.

Le changement est une expérience de transition d’une condition ou d’une étape de la vie vers une autre. Chaque transition présente des risques ainsi que des opportunités de grandir. La naissance, le premier jour d’école, devenir adolescent, aller à l’université, chercher un emploi, se marier, devenir prêtre, prendre sa retraite, faire face à la vieillesse et à la maladie. Ce sont des expériences de changement. Elles définissent aussi la vie humaine.

Il y a divers types de changements, comme il y a divers causes ou contextes de changements. Certains changements sont inattendus, comme la mort soudaine d’un être aimé ou la perte d’un emploi, ou l’intrusion d’un voleur ou encore un tremblement de terre destructif. D’autres changements sont délibérément choisis et planifiés. D’autres changements encore sont les conséquences de décisions ou d’actions, que ce soient les nôtres ou celles d’autres personnes. Mais quel que soit le type de changement devant nous, il appelle une réponse. Permettez-moi de poser quelques questions qui serviront de guide pour un examen de conscience. Quels changements en vous-même, ou dans votre vie personnelle désirez-vous? Pourquoi? Quels changements dans votre famille, dans la société ou dans l’Église voulez-vous voir arriver? Pourquoi? Quel bien ces changements vont vous apporter? Qui va bénéficier de ces changements? Quels changement en vous-même ou dans votre vie personnelle vous gêne? Pourquoi? Quels sont les changements chez les jeunes qui vous déplaisent? Quels changements dans la société ou dans l’Eglise gêne la paix de votre esprit? Pourquoi? Quels sont les

changements auxquels vous résistez? Pourquoi? Je suis sûr que nos réponses varieront. Mais nous devons comprendre comment nous faisons face ou comment nous réagissons au changement.

Changement dans le monde contemporain

Le monde est devenu un petit village global. A cause des moyens de communications sociaux, des liens économiques et de l’accès aux voyages, les peuples et les nations s’affectent les uns les autres d’une manière profonde et rapide comme jamais dans l’histoire humaine. Le changement à tous niveaux de la vie humaine arrive si rapidement que nous nous sentons incapables d’y répondre en tant qu’individus ou en tant que communauté. Le Pape François a souligné pour nous quelques uns des défis posés par le changement ou le « tournant » de notre histoire, « un age de connaissance et d’information qui a amené des genres de pouvoir nouveaux, et souvent anonymes (EG 52). La plupart des changements sont ambivalents en ce sens qu’ils ont à la fois des éléments positifs et négatifs: production de richesse ou de productivité, mais accroissement des inégalités, de l’exclusion et de la corruption ; appel constant à travailler pour le bien commun mais rejet de l’éthique ; un appel global pour la sécurité mais une augmentation des agressions et de la violence. Nous voyons aussi des changements du caractère culturel, social, politique et religieux comme les attaques sur la liberté religieuse, le fondamentalisme, l’individualisme, le sécularisme, l’indifférence, le relativisme, la désillusion, le retour du totalitarisme, l’impérialisme culturel. Il n’est pas surprenant que nous nous sentions anéantis par ces changements. Ils ne sont pas notre œuvre, pourtant nous sommes affectés par eux et nous y participons. Nous devons éviter l’indifférence et le pessimisme. Beaucoup des défis auxquels nous faisons face sont le résultat de nos décisions et de nos actions. Donc, nous, êtres humains, sommes appelés à nous en occuper.

Permettez-moi de partager un exemple de changement massif qui a commencé et continuera de croître au cours de notre temps. Le fondateur du forum économique mondial, le Docteur Klaus Schwab appelle cela la quatrième révolution industrielle qui se construit sur la révolution digitale (The fourth industrial revolution, new York: crown business, 2016). Cela se caractérise par la présence d’internet partout, par des plus petits et plus puissants capteurs, par des intelligences artificielles et des apprentissages automatiques. Cela impactera l’économie, les emplois, la nature du travail, les attentes des clients, les gouvernements, la sécurité, le traitement de l’information, la santé, le climat, l’inégalité sociale, l’identité, la morale et la communauté. Les experts, de nos jours, ne parlent désormais plus de changement mais de perturbation. Ce changement massif est déjà en train et va progresser même si on l’ignore. Le Docteur Schwab nous invite à nous occuper du dérèglement de manière significative en mobilisent « la sagesse collective de nos esprits, de nos cœurs et de nos âmes ». Avec son immense expérience, son réalisme et son optimisme, le Docteur Schwab propose le réveil de trois types d’intelligence afin de répondre au changement.

1. L’intelligence contextuelle. Ceci correspond à l’esprit. Nous avons besoin de développer notre habilité et notre désir de comprendre les contextes des tendances émergentes et de trouver des connexions. En apprenant les divers composantes du contexte, nous développons une agilité intellectuelle et sociale, nécessaire pour intégrer les divers intérêts et opinions.

2. L’intelligence émotionnelle. Ceci correspond au cœur. L’esprit et le cœur doivent se retrouver et non pas se battre. L’intelligence émotionnelle implique conscience de soi, autodiscipline, motivation, empathie et talents relationnel avec les autres.

3. L’intelligence inspirée. Ceci correspond à l’âme. L’inspiration signifie la recherche constante de sens et de but. Nous aidons à relever l’humanité vers une conscience morale partagée et un destin partagé. L’âme doit inspirer la confiance, de sorte que l’intérêt commun et non pas les objectifs individuels, soit accompli.

La vision du docteur Schwab d’intégrer l’esprit, le cœur et l’âme afin de promouvoir le bien commun alors que nous faisons face au changement ou au dérèglement, est un appel universel et résonne avec la perspective asiatique. C’est aussi fondé sur l’Ecriture : « Aime ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton esprit ».

Changement ou renouveau dans l’Eglise

Le changement embrasse l’Eglise aussi. La terminologie privilégiée utilisée dans l’Eglise Catholique, lorsqu’on parle de changement est « renouveau » (renovatio). Ce n’est pas un changement juste pour le bien de produire quelque chose qui n’a pas existé auparavant. Ce n’est pas non plus un changement superficiel ou cosmétique. Le renouveau vient de l’initiative de Dieu. En réalisant le plan du Père et par la puissance du Saint Esprit, Jésus génère une humanité nouvelle, un nouveau Ciel et une nouvelle terre. Ce cadeau d’une vie nouvelle en Dieu est déjà présent et à l’œuvre dans le monde mais attend sa réalisation dans une espérance active. En Jésus, nous savons que l’amour seul peut guérir et renouveler le monde. L’amour seul, prêt à souffrir et mourir pour les autres peut renouveler les êtres humains. l’Eglise est le signe et l’instrument ou le sacrement de la nouvelle humanité en Jésus qui est notre tête. L’Église sera renouvelée seulement si elle permet sans cesse à l’amour du Christ de la mettre en mouvement et de l’entretenir. L’Église peut être un signe et un instrument du renouveau des êtres humains, de la société et de la création si elle répand l’amour du Christ dans sa mission.

En Asie nous trouvons le renouveau de l’Eglise par un engagement missionnaire d’amour, dans les contextes humains changeants. L’Église est renouvelée dans son identité quand elle témoigne du Règne d’un Dieu d’amour selon un mode de dialogue avec les cultures, les religions et les pauvres du monde. Etant un petit troupeau parmi les grandes religions et les traditions culturelles et parmi les populations jeunes mais pauvres, l’Eglise cherche le changement ou le renouveau que Jésus offre par l’amour. Jésus renouvelle l’Eglise en l’appelant à aimer plus purement, à agir plus justement, et à marcher plus humblement. Dans beaucoup de cas, ce sont les pauvres et les gens simples qui renouvellent l’Eglise par leur amour désintéressé. Je vais vous proposer des images plutôt que des principes pour illustrer une Eglise qui accueille le renouveau offert par Jésus à travers les pauvres.

La porte d’une maison. La porte relie l’extérieur à l’intérieur. Mais la même porte est le point de distinction entre le dehors et le dedans. Une Église renouvelée prend sa porte au sérieux. Par la porte, la grâce de la foi chrétienne, de la louange et du service se répand sur notre monde. Mais par la porte, le mystère de la présence de l’Esprit dans le monde est amené au-dedans de l’Eglise, particulièrement par les fidèles. Nous racontons l’histoire de Jésus au monde avec leurs propres récits, pendant que nous écoutons les histoires du monde avec la porte compatissante du cœur de Jésus. [Une femme qui travaille pour Caritas au Liban a un jour raconté son expérience. Elle est responsable d’assister les migrants illégaux qui sont gardés en camp de détention. Un jour elle fut invitée en Syrie pour une conférence. Tous les jours elle prenait un taxi depuis l’hôtel jusqu’au lieu de la conférence. Un jour, en arrivant à la conférence, elle a demandé au chauffeur de taxi combien elle devait payer. Le chauffeur a dit « rien ». Elle a dit « j’ai de l’argent, je peux vous payer ». Il a répondu « non, vous ne devez pas payer ». Elle devint mal-à-l’aise et insista pour donner son paiement. Le chauffeur a dit : Non je ne prendrai pas votre argent de Cáritas ». Surprise, elle a demandée comment le chauffeur savait qu’elle travaillait pour caritas. Il a répondu « trois ans auparavant, j’étais emprisonné au Liban. Je vous ai vu là-bas. La nuit avant d’être relâché de prison, j’ai eu un mal de tête effroyable. Les gardes ont refusé de me donner des médicaments. A ce moment vous êtes passée par là. Je vous ai demandé un médicament et vous me l’avez donné. J’ai bien dormi cette nuit. Mais je ne vous ai pas remercié. » Pendant trois ans le visage de cette femme de Caritas est restée gravé dans le cœur de cet homme, renouvelé par une expérience d’amour et de soin]. L’Eglise est changée et renouvelée lorsque l’évangile de l’amour et les cris de ce monde se rencontrent à sa porte.

Assis à une table, les asiatiques aiment manger. Manger ce n’est pas seulement qu’une question de nourriture mais aussi de rassembler une communauté, une famille. la table est pleine de nourriture et d’histoires humaines qui nourrissent l’amitié et la solidarité. Une Eglise renouvelée en Asie peut être comparée à une grande table qui a une place pour tout le monde. C’est une table où les biens et les ressources de la terre sont partagées, tout particulièrement avec les pauvres. C’est une table où les gens qui n’ont personne avec qui manger et discuter peut s’asseoir avec dignité. Autour de la table l’Eglise est changée ou renouvelée par l’esprit d’accueil mutuel, de participation, d’interdépendance, de co-responsabilité. Tout le monde a quelque chose à donner et quelque chose à recevoir. [Un jour je suis allé avec un de mes amis, dans sa voiture, pour aller visiter un endroit dans la capitale de Manille. Sur une des routes, le feu de circulation est passé au rouge et notre voiture s’est arrêtée. Immédiatement des vendeurs proposant des fleurs, des biscuits et des bonbons se sont approchés des voitures. D’un mouvement de la main, notre chauffeur a dit aux vendeurs que nous ne voulions rien acheter. Donc ils sont allés vers la voiture derrière nous. Un des vendeurs revint en courant vers notre voiture et avec des biscuits dans sa main il m’a appelé : « Cardinal, Cardinal ». Le chauffeur et mon ami lui ont respectueusement dit que n ’achèterons rien. Mais il continuait de m’appeler en montrer ses biscuits. Sans demander a mon ami, j’ai baissé la fenêtre de la voiture et j’ai salué l’homme. Le chauffeur lui redit que nous n’avons rien acheter. Mais le vendeur dit : « Je ne vends pas mes biscuits, je veux les donner au Cardinal comme un cadeau ». Ce homme, pauvre, qui avait besoin de chaque centime pour vivre était prêt à perdre du profit pour donner un cadeau tout simple à son évêque. Une Église renouvelée apparut devant mes yeux, montrant des blessés et des plus-petits qui offrent la Bonne Nouvelle de la communion et de l’intégration.]

Lâcher pour une vie nouvelle. Différentes culture d’Asie ont de longues traditions de deuil et d’inhumation des morts. Le long temps nécessaire pour le processus nous aide à dire doucement au-revoir et faire face à la vie de nouveau. Faire son deuil nous aide à nous détacher de quelqu’un pour nous permettre de nous mettre de nouveau en mouvement. Le meilleur du passé est emporté dans le présent et dans le futur. l’Eglise vit par la Tradition et par l’évangile. L’évangile est éternel parce que le Christ est éternel. Mais le Christ est source de nouveauté. L’évangile n’est pas le musée du passé mais la vie qui entretient l’Eglise dans chaque moment historique et dans chaque lieu ou culture. S’accrocher à des formes sociologiques ou culturelles d’un autre temps et d’autres lieux, comme si elles étaient l’évangile éternel pourrait affaiblir plutôt que renouveler l’Eglise. Avec l’évangile et l’Esprit Saint pour nous guider, lâchons courageusement les idées et les plans que nous confondons avec l’Evangile et soyons ouverts aux surprises, poèmes et histoires de Dieu pour l’Eglise. [une autre histoire. Pendant un camp d’été de jeunes, j’ai donné une conférence pendant trente minutes sur comment trouver le sens de sa vie. Puis je les ai invités à poser des questions. La première question est venue d’une jeune fille : « Monseigneur, pourriez-vous chanter quelque chose pour nous? ». J’ai répondu « pose une question en lien avec le sujet et ensuite je chanterai pour vous. » Beaucoup de questions sont alors venues. Ensuite un jeune garçon m’a demandé : Allez-vous chanter pour nous maintenant? » Alors je les ai invités à chanter une chanson célèbre avec moi. Après la chanson, ils se sont approchés pour demander une bénédiction, une photo (un selfie) ou un autographe sur leurs livres ou leurs tee-shirts. Cet événement fut un mystère pour moi. Que se passe-t-il? Que voit-il en moi? La réponse est venue un an plus tard. Dans un camp similaire, un jeune garçon s’est approché de moi et m’a dit : L’an dernier vous avez signé mon tee-shirt. Je ne l’ai pas lavé ». Je lui ai dit : « Comment? Il doit être terriblement sale maintenant! » Mais il a poursuivi : « Chaque nuit je le plie et je le mets sous mon oreiller. Je n’ai pas vu mon père depuis de nombreuses années. Mais avec ce tee-shirt et votre signature, je sais que j’appartiens à une famille, l’Église et que j’ai un père en vous. « L’Evangile éternel est proclamé sous la forme d’un tee-shirt signé par un évêque pour un jeune garçon en manque d’une famille et d’un père - un visage surprenant mais authentique d’une Église renouvelée]