Annales n°400 (janvier 2025), suite de l’article sur le Père Chevrier

Jean-Marie Vianney et Antoine Chevrier

 

La comparaison entre Jean-Marie Vianney (1786-1859) et Antoine Chevrier (1826-1879) a été souvent esquissée. En cette « année sacerdotale », où tant d’autres prêtres du passé pourraient être évoqués, je chercherai à montrer, en restant succinct, ce qui les rapproche et ce qui les distingue l’un de l’autre, eux qui ont été reconnus par l’Eglise comme modèles à des titres divers. Benoît XVI, en proposant le premier comme patron de tous les prêtres de l’univers, s’inscrit dans la lignée de ses prédécesseurs qui, en plusieurs occasions, ont déjà donné le Curé d’Ars en exemple aux curés du monde[1]. Et en béatifiant le Père Chevrier à Lyon le 4 octobre 1986, en la fête de St François d’Assise, Jean-Paul II proposait l’apôtre de La Guillotière comme un témoin de l’amour privilégié de Dieu pour tous les « pauvres de la terre ».    

 

Une vue d’ensemble sur la vie de ces deux hommes permet de dire d’emblée ce qui les rapproche : un amour passionné pour Jésus Christ et une immense charité pastorale, tous deux ayant vécu celle-ci comme prêtres diocésains. Bien qu’ils se soient connus, ils se distinguent par un contexte historique différent.  Bien qu’ils aient tous deux, au moins pour un temps, été formés au Séminaire Saint Irénée de Lyon, leur cheminement avant l’ordination n’en fut pas moins fort différent lui aussi. Enfin, le contexte social de leur exercice du ministère est tout autre, Jean-Marie Vianney étant typiquement un curé de petite paroisse rurale, tandis qu’Antoine Chevrier a réalisé sa vie sacerdotale aux faubourgs d’une grande ville marquée par les commencements de la transformation industrielle en France. Tentons de préciser ces distinctions, avant d’observer ce qui, au cœur des différences, unit ces deux prêtres : la passion pour Jésus Christ, le souci de catéchiser les pauvres, une pédagogie de la liberté évangélique.

 

Contextes historiques

Pour saisir l’évolution ultérieure de Jean-Baptiste Marie Vianney, quatrième enfant de Matthieu et Marie Belluze, dans une famille paysanne de Dardilly qui en compte six[2], propriétaire d’un terrain de douze hectares où le travail ne manque pas, il est important de réaliser dans quel environnement chahuté il a grandi. Né trois ans avant le déclenchement de la Révolution française, il attendra d’avoir 13 ans, en 1799, pour faire sa première communion, retardée par la Terreur (1793-1794), dans la clandestinité d’une petite communauté fervente regroupée autour de prêtres réfractaires à Ecully. Le catéchisme du diocèse de Lyon qui lui a été inculqué vaille que vaille par deux religieuses, alors qu’il n’a pu encore apprendre à lire et à écrire, est marqué par le jansénisme, une influence dont il ne se débarrassera jamais tout à fait. Sa première signature – une simple croix –, figure sur le registre paroissial à côté de celle de son père, en 1804, à l’occasion de la mort d’un pauvre recueilli par sa famille parmi tous ceux que le Directoire a jetés sur les routes. Il a 18 ans. Alors qu’il entame enfin une formation rudimentaire en vue de devenir prêtre en 1806, il est surpris par la conscription et se cache dans la Loire pour y échapper, entre 1809 et 1811. Sa famille eut beaucoup à souffrir du fait de sa « désertion » : occupation de la ferme, conscription forcée de François le cadet, maladie de la maman. Lorsqu’enfin il est ordonné diacre à la Primatiale St Jean de Lyon, le 23 juin 1815, nous sommes à la veille de la défaite de Napoléon à Waterloo. Pour recevoir l’ordination presbytérale, le 13 août de la même année, il est obligé de rejoindre Grenoble à pied, à travers les lignes autrichiennes, d’où il revient pour une première messe à Ecully le 20.     

 

La vie du vicaire d’Ecully (1815-1817), devenu chapelain puis curé d’Ars, petit village de la Dombes (1818-1859), va se dérouler sur fond d’instabilité du pouvoir, depuis Charles X jusqu’à Napoléon III, règnes entrecoupés par les révolutions de juillet 1830 et de février 1848, et l’avènement de la deuxième République (1848-1852). A la fin de sa vie, le curé d’Ars ne cesse de pleurer tandis qu’on chante dans son église le Te Deum sur ordre impérial après les « victoires » sanglantes de Magenta et Solferino. A l’abbé Monnin qui l’interroge sur le motif de ses larmes, il répond : « Est-ce qu’on va continuer longtemps comme ça ? » L’ancien déserteur n’a décidément jamais aimé la guerre.

 

L’histoire de sa famille d’Antoine Chevrier est plus obscure. Le père, Claude, a été deux fois en ménage avant d’épouser Marguerite Fréchet. Tous deux sont originaires du Dauphiné. Claude a eu des enfants morts en bas âge. Leurs mamans aussi sont décédées très jeunes. Antoine est l’enfant unique de ce nouveau couple et naîtra trois mois après le mariage officiel de Claude et Marguerite. L’époque est plus favorable à la liberté religieuse mais la foi sans détour de sa mère, qui détient en location deux métiers à tisser, s’exprime surtout par une morale stricte. Le père, Claude, après avoir travaillé sur un métier lui aussi, est employé d’octroi. C’est un homme bon, d’humeur égale, caractère que l’on retrouve chez le fils. On ne perd pas une minute à la maison. Le Père Chevrier, pas plus que son devancier, ne s’est guère exprimé sur la situation politique du pays, sinon de manière indirecte et laconique. Du moins suffit-il d’avoir recours à la biographie que lui a consacrée Jean-François Six pour deviner comment cette vie s’inscrit dans un contexte de bouleversement économique et politique, entre la révolution de 1848 et la guerre de 1870, époque marquée par la montée de l’anticléricalisme. L’industrialisation dont Antoine Chevrier décrit les conséquences humaines dans ses sermons de vicaire à Saint André à La Guillotière (1850-1856), a une influence immédiate sur les familles déracinées qui formeront ses interlocuteurs privilégiés. La vie des ruraux au temps du curé d’Ars était rude. Celle des ouvriers de la Guillotière, aux prises avec des emplois incertains et mal rémunérés, était plus rude encore. Mais il faut se garder de considérer ce milieu d’une manière exagérément contrastée avec les paysans de la Dombes. Rappelons comment Jean-Marie Vianney a recueilli à Ars, avec l’accord du maire, les jeunes orphelines ou fillettes abandonnées qu’il trouvait sur les chemins, pour lesquelles il avait fondé sa fameuse « Providence ». La « Providence du Prado », qu’Antoine Chevrier consacrera aux gones de La Guillotière s’inspirera pour une part de cette initiative. Tous deux, sans être en rien des théoriciens du christianisme social, ont eu affaire à des laissés pour compte de leur époque et ils leur ont donné le meilleur de leur cœur sacerdotal. La différence entre Vianney et Chevrier est moins dans le type de population auquel l’un et l’autre s’adressent que dans la priorité donnée d’emblée par Chevrier à la formation de « prêtres selon l’Evangile ». Selon le témoignage du « premier prêtre du Prado » au procès de béatification de Chevrier, devenu plus tard cistercien et abbé de Tamié, Jean-Claude Jaricot, « la grande pensée du père Chevrier fut l’œuvre sacerdotale. En fondant le Prado, il avait en vue bien plus l’œuvre sacerdotale que l’œuvre des premières communions. Il a fondé l’une pour arriver à l’autre »[3]  

 

Formations

Il est bien connu que Jean-Marie Vianney a souffert de graves carences dans sa scolarité et dans sa préparation intellectuelle au ministère. Il n’a pas été dépourvu pour autant d’une authentique formation, si celle-ci naît d’abord sur le terreau familial et paroissial et grandit à partir de ce que Georges Jouassard a appelé naguère « la tradition sacerdotale », c’est-à-dire l’influence reçue de prêtres rencontrés depuis l’enfance, lesquels eux-mêmes reproduisent un modèle dont on pourrait montrer qu’il remonte, à travers bien des méandres, jusqu’à l’âge patristique et apostolique. Or il faut reconnaître que sur ces deux tableaux, Jean-Marie Vianney a été gâté.

 

Dans sa famille, la prière accompagne les actes quotidiens. Après sa première confession, reçue à la maison à l’âge de 11 ans, en 1797, il raconte avoir eu avec sa maman et sa sœur aînée Catherine des conversations spirituelles qui vont faire mûrir sa vie intérieure. Il aura ce mot, qui en dit long sur l’imprégnation de foi dont il bénéficie sur ce terreau et celui de la communauté paroissiale d’Ecully qui bénéficie du ministère des réfractaires : « La Sainte Vierge, je l’aimais avant de la connaître, c’est ma plus vieille affection. »

 

Quant aux prêtres qui ont jalonné son itinéraire jusqu’à son ordination, ils sont très divers, mais aucun ne lui fut indifférent. Son premier curé à Dardilly, Jacques Rey  (1753-1804), a voté la Constitution civile du clergé. Quand sa famille en sera informée, elle évitera de le fréquenter. Mais le grand-père de Jean-Marie le considérait comme un bon conseiller et il n’a pas exercé d’influence négative sur ses paroissiens. Puis, ce sera la première confession et la première communion à Ecully, des mains de l’abbé Groboz, réfractaire. Jacques Fournier, qui succède à Jacques Rey à Dardilly – lequel s’est mis en règle avec l’Eglise – est tout de patience et de douceur. C’est avec lui que Jean-Marie commence à apprendre à lire et à écrire et c’est à lui qu’il confiera pour la première fois son désir d’être prêtre. Nous sommes en 1803-1804. Après sa mort prématurée de l’abbé Fournier en 1806, Jean-Marie sera présenté par un parent à Charles Balley, curé d’Ecully. Celui-ci, après avoir refusé de le recevoir dans sa petite école cléricale au vu de son faible bagage intellectuel, change d’avis après l’avoir rencontré personnellement au moment de sa confirmation et va jusqu’à lui dire : « Je me sacrifierai pour vous s’il le faut. »  Jean-Marie a 21 ans. Il faut encore citer l’abbé Jacquet, curé du village des Noës, dans la Loire, où Jean-Marie vivra sous le nom de « Mr Jérôme » durant 14 mois pour échapper à la guerre contre l’Espagne en 1809-1810 chez la veuve Fayot, qui élève seule quatre enfants. L’abbé Jacquet, que l’on donnait en exemple aux vicaires du voisinage, permettra à Jean-Marie de mener une vie eucharistique durant cette période.  

 

Mais arrêtons-nous un instant sur l’abbé Balley (1751-1817) en qui Jean-Marie « s’est vu prêtre ». Il est né dans une famille de 16 enfants, dont quatre seront religieux, parmi lesquels un cistercien martyr de la Révolution. Il avait été membre des Génovéfains (du nom du Mont Sainte Geneviève à Paris), une congrégation augustinienne de tendance janséniste, où il enseigna la théologie, fut maître des novices avant d’être curé dans le Perche, d’où il fut expulsé parce que considéré comme contre-révolutionnaire. Un ancien élève le décrit : « Un prêtre rempli de l’esprit de Dieu, possédant des connaissances solides et variées, grave et cependant aimable. » Toutefois il est incontestable que la tendance rigoriste de Balley accentuera l’influence jansénisante dont a pâti le curé d’Ars.[4] Mais il saura cultiver la vie spirituelle de son disciple et lui donner le goût d’une belle liturgie. C’est grâce à la confiance et à la persévérance de l’abbé Balley que Jean-Marie, malgré deux essais infructueux au séminaire, à Verrières en 1812 et à St Irénée de Lyon en 1813, reçut le minimum de formation théologique en français (et non en latin, comme c’était de règle) et obtint du Vicaire général de Lyon le feu vert pour l’ordination.  

 

            Trouve-t-on l’équivalent d’une « tradition sacerdotale » dans le cheminement d’Antoine Chevrier avant la prêtrise ? Antoine a fait sa première communion à 11 ans dans son église paroissiale, le 16 mars 1837. Il fréquente l’école des Frères de la Doctrine chrétienne, ce qui lui donne, sur son aîné, l’avantage de disposer des rudiments nécessaires pour un cursus scolaire normal. Il rencontre l’abbé Grizaud, le vicaire de la paroisse St François de Sales, qui donne des cours dans l’école cléricale du même nom. Cette école ressemble à  celle de l’abbé Balley, selon les directives données par le cardinal Fesch en 1805. Grizaud remarque Antoine, dont il devient le conseiller. A partir d’octobre 1840, à 15 ans, Antoine est élève de l’école St François de Sales, avant d’entrer, en 1843, en rhétorique au séminaire de l’Argentière puis, en octobre 1846, en théologie au Séminaire St Irénée, situé alors au bas de La Croix-Rousse. Pendant les trois ans et demi qu’il passe à St Irénée, avant son ordination presbytérale à la cathédrale de Lyon le 25 mai 1850, il faut distinguer deux influences sacerdotales sur l’évolution d’Antoine, l’une immédiate, celle du bon M. Denavit (1791-1867), qui fut son premier directeur spirituel ; l’autre moins apparente pour un temps, mais qui donnera des fruits étonnants après la « conversion » de Chevrier durant la nuit de Noël 1856. Je veux parler de M. Duplay (1788-1877), sulpicien comme M Denavit, que Mgr de Bonald a nommé supérieur de St Irénée pour réformer les études. Il est vrai que l’abbé Chevrier ne se réfèrera jamais explicitement à lui. Mais c’est de lui qu’il a appris à faire des répertoires systématiques pour le catéchisme. Et lorsque, six ans après son ordination, touché par la grâce d’une nuit de Noël, Antoine Chevrier se mettra à « étudier Notre Seigneur » de la manière que l’on sait, il faut se souvenir que Jean-Louis Duplay, pourtant professeur de dogme et non d’exégèse, avait appris à ses séminaristes à travailler les Evangiles et Saint Paul pour en faire la première source de leur prédication.

 

Un amour passionné pour Jésus Christ

La vie d’Antoine Chevrier, jusqu’à cette nuit de Noël 1856, a donc été celle d’un chrétien fidèle, que sa mère n’a pas empêché d’entrer au séminaire, mais dont elle a stoppé d’un mot la velléité de partir comme missionnaire hors de France (« Vous trouverez bien assez de sauvages à Lyon ! »). Devenu vicaire de St André, il montre beaucoup de zèle pour le ministère paroissial, au point de compromettre sa santé. Déjà il souffre de la distance qu’il devine entre la vie des gens du quartier et celle du clergé. Commence-il même à penser à l’urgence de susciter un autre type de prêtres ? En 1866, il écrira à l’abbé André Gourdon, qui pense à venir le rejoindre au Prado : « Oh ! que le bon Dieu a besoin de bons prêtres pauvres ! C’est là ce que je rêve et désire ardemment depuis plus de dix ans ! » (L. 53). Les inondations du Rhône en mai 1856, à la Guillotière, ont révélé au public lyonnais un prêtre courageux, d’une charité pratique, sans que cela lui monte à la tête. Elles lui ont confirmé à lui la situation réelle de ces familles ouvrières délogées de leur habitat insalubre et la misère culturelle et religieuse de beaucoup d’enfants voués à l’usine. Mais c’est l’événement intérieur de Noël de cette même année qui lui donne de nouer avec le Verbe fait chair une relation intime si décisive que, dira-t-il, c’est cette nuit-là qu’est « né le Prado », c’est-à-dire la résolution de « suivre Jésus Christ de plus près » en formant des prêtres pauvres, conduits par l’esprit de Dieu  pour le faire connaître aux pauvres. Dès ce moment, il en prit systématiquement les moyens, en commençant pas une étude personnelle persévérante de l’Evangile, à l’école du Verbe fait chair, pour instruire ceux qui se joindraient à lui dans sa « pauvre baraque » : « Cet esprit (de Dieu) est répandu dans le Saint Evangile. C’est là qu’il est semé comme des fleurs qu’il faut cueillir une à une pour en prendre la plus grande quantité possible…Nous trouvons dans l’étude de Notre Seigneur la véritable lumière ; nous trouvons notre règlement de vie tout fait, tout préparé, tout mâché ; seulement, il faut l’y chercher et l’y trouver ; quand on va dans un grand champ, il y a toutes sortes de plantes dans ce champ ; si vous avez besoin d’une violette, il faut la chercher ; si vous avez besoin de bourrache, il faut la chercher ; si vous avez besoin de feuilles rares, il faut les chercher. Cherchez dans l’Evangile et vous trouverez toutes les plantes et les fleurs qui nous sont nécessaires pour nous donner la vie et l’entretenir en nous…Qu’avons-nous donc à faire ?  D’étudier Notre Seigneur Jésus, d’écouter sa parole, d’examiner ses actions, afin de nous conformer à lui et de nous remplir du Saint Esprit…La crèche, le calvaire, le tabernacle, voilà les trois stations où je veux vous laisser toujours. Que les mystères de Notre Seigneur vous soient si familiers que vous puissiez en parler comme d’une chose qui vous est propre, familière, comme les gens savent parler de leur état, de leur vêtement, de leurs affaires. »

 

Trouve-t-on, chez Jean-Marie Vianney, une grâce analogue, quelque chose comme un événement intérieur qui serait le germe de sainteté sacerdotale, dans la forme spécifique qu’elle a prise chez lui ? À mon avis, cette grâce existe. Elle peut sembler plus courante, plus précoce aussi. Elle n’a en tout cas rien de banal et va produire des effets sur la vocation du curé d’Ars et la manière dont il l’a constamment mise en œuvre, malgré les obstacles de taille qui n’ont cessé de se dresser en lui et autour de lui sur son chemin singulier. Je veux parler de sa première communion à l’âge de 13 ans. Dans la clandestinité, les communautés confiées à la charge de prêtres réfractaires, que l’on appelait des « missionnaires », avaient pour consigne stricte de ne jamais se rassembler à plus de douze personnes pour quelque cérémonie que ce soit. Il suffit de songer à ce qu’il en est encore par exemple en Chine, en plusieurs régions, pour comprendre les raisons de sécurité d’une telle mesure, et pour imaginer le climat de ferveur de ces réunions. C’est ainsi qu’après avoir dû renoncer à aller à la messe durant la Terreur, Jean-Marie eut le bonheur de communier pour la première fois dans une chambre discrète de la famille Pingon, à Ecully, en 1799. Sa sœur Marguerite se souviendra, durant le procès de béatification, que Jean-Marie était « tellement joyeux » d’avoir reçu le Seigneur qu’il ne voulut plus quitter cette chambre de la journée. Dans la prédication austère du saint curé, dans sa manière de célébrer la Messe, puis dans ses catéchismes, il n’est pas difficile de noter le caractère de joie, de ravissement pourrait-on dire, qu’il attache toujours à la foi dans la présence réelle du Seigneur sous les espèces du pain et du vin consacrés et dans l’âme de celui qui communie.

 

Selon le Dictionnaire de spiritualité, le curé d’Ars, en piochant dans la bibliothèque héritée de Balley, était tombé sur la Lettre à un curé de St Jean d’Avila (+1569), le patron des prêtres espagnols. Il y avait trouvé qu’« il fallait se persuader de ce qu’on veut convaincre ». Pour un « ignorant », il avait eu la main sûre… Il n’aura pas eu besoin de « se persuader » longtemps de ce qui, chez lui, était une évidence, puisqu’il fondera tout son apostolat sur l’eucharistie : « Ah, mes enfants, comme une huile odorante et fine se répand dans une pièce de drap et s’étend jusqu’au dernier fil, jusqu’au bord, de même la Sainte Eucharistie…Mais seulement l’âme pure, l’âme embrasée d’amour, l’âme qui sent le bonheur de s’unir à Dieu et d’en faire sa nourriture. Si les âmes aimaient le bon Dieu, la Sainte Communion s’insinuerait en elles…Toute la vie du chrétien doit être une préparation à cette action…Combien Jésus Christ aime à venir dans notre cœur. Une fois qu’il y est, il ne peut plus se séparer de nous pendant notre vie ni après notre mort. » Si le Curé d’Ars a passé tant d’heures au confessionnal, c’est parce qu’il voulait donner à tous ses paroissiens, gagnés un à un, et aux pèlerins de plus en plus nombreux jusqu’à sa mort, la joie d’une communion fervente.  

 

 

Catéchiser les pauvres

Dès les premiers siècles chrétiens, suivant l’exemple de St Paul à Corinthe, ce fut un grand souci des Pères d’évangéliser les « rudes », comme le dit St Augustin dans l’un de ses fameux traités, c’est-à-dire les enfants et les adultes sans instruction. Dès les origines aussi, cet objectif s’incarne dans une catéchèse dont la source est la liturgie de l’Eglise, car c’est là que s’initient les catéchumènes aux grands mystères de la foi : la Sainte Trinité, la création, le salut en Jésus Christ, les fins dernières. Ainsi, Augustin, en instruisant des chercheurs de Dieu de son époque troublée aux faits majeurs de l’histoire du salut, leur ouvrait l’accès à une vie en Église. Nous allons retrouver cette préoccupation pastorale chez Jean-Marie Vianney et Antoine Chevrier en leur temps, avec des accents propres qui tiennent à leur mission respective et à leur insertion dans une France qui, après la Révolution, conserve une certaine pratique chrétienne mais dont la culture de chrétienté commence sérieusement à s’effriter.

 

            Il est frappant de voir comment le curé d’Ars a évolué dans sa prédication, grâce à la fondation de sa « Providence » pour les pauvres filles qu’il recueillait. C’est là qu’avec Catherine Lassagne et d’autres demoiselles qu’il sut embaucher à leur service, Jean-Marie Vianney va se libérer peu à peu de ses prêches interminables, recopiés la nuit chez des auteurs qu’il ne comprenait pas toujours, et dont même parfois il renforçait la patte jansénisante. Lorsqu’il commença à venir à la Providence et qu’aux alentours de 11h, il prit l’habitude de s’asseoir familièrement à la table de la maison avec les enfants, il n’avait plus de notes sous les yeux. En confiance, il laissait alors parler un cœur plein d’amour. L’afflux des pèlerins l’obligera à transférer ce catéchisme à l’église. Monnin puis Nodet ont recueilli ses perles de manière thématique, alors que le plus souvent elles sortaient de sa bouche de façon décousue mais scintillante. L’une des plus connues est celle qu’a citée Benoît XVI pour l’indiction de l’année sacerdotale : « Le sacerdoce, c’est l’amour du cœur de Jésus. » Rappelons-en deux ou trois autres : « Si les chrétiens avaient le bonheur d’assister à la Sainte Messe avec les mêmes dispositions que le publicain, nous sortirions aussi chargés des biens du ciel que les abeilles après avoir trouvé plus de fleurs qu’elles n’en voudraient. » « Une heure de patience vaut mieux que plusieurs jours de jeûne. » « La miséricorde de Dieu est comme un torrent débordé. Elle entraîne tout sur son passage. Tous nos péchés réunis sont comme un grain de sable descendant la montagne dans la miséricorde de Dieu. » Quel bonheur de voir ici le jansénisme complètement dépassé !  

 

            À la différence de Jean-Marie Vianney, le Père Chevrier, malgré son désir, n’a pas réalisé son ministère comme curé résident. Il y a bien eu un essai à la paroisse du Moulin à Vent, alors sur le diocèse de Grenoble, entre 1867 et 1874. Mais Chevrier résidait au Prado, et son vicaire, M. Martinet, s’est fait nommer à son insu curé à sa place, rétablissant aussitôt le casuel, dont le Père Chevrier avait obtenu la dispense « pour ne pas faire obstacle à l’Evangile » auprès des pauvres que l’argent éloignait de l’Eglise. Par contre, il n’a eu de cesse de former des catéchistes capables de parler aux pauvres et, parmi eux, des futurs prêtres, en allant « du gros au fin », pour leur communiquer « le grand acte de foi en Jésus Christ, Verbe et fils de Dieu » qui l’habitait. Il aimait les enfants des « séries » de la Première communion, les gens de La Guillotière, les séminaristes dont il suivait si attentivement la formation évangélique ou les multiples destinataires de sa correspondance, femmes surtout, laquelle traduit si bien son sens humain en même temps que son charisme d’accompagnateur spirituel. Mais son travail d’évangélisation ne tablait pas sur l’émotion. Il s’adressait à l’intelligence et au cœur, recommandant aux sœurs et aux séminaristes de constituer eux-mêmes leur catéchisme en étudiant un à un les mystères du Rosaire et les stations du Chemin de la Croix, comme lui-même le leur enseignait, en s’appuyant sur les Écritures dans la Tradition de l’Eglise.[5]Pour donner un exemple, relisons le grand texte intitulé Préparation de l’Incarnation, écrit tout d’une traite à Limonest, en 1871 ou 1872, au moment où Chevrier s’apprête à commenter le premier mystère joyeux devant  les sœurs. On verra quel « bon pain » il savait partager. [6] Je n’en cite ici qu’un extrait :

 

« L’Esprit de Dieu est unique : il est le même partout :

il est sur la terre ce qu’il est dans la Sainte Trinité :

il opère de même et son action est toujours d’unir les âmes à Dieu,

comme dans la Trinité d’unir les trois personnes divines pour n’en faire qu’un seul Dieu.

 

L’Esprit Saint est sur la terre : il agit dans les âmes et les porte à Dieu :

Il les anime, les sanctifie, les élève et donne à toutes les mêmes aspirations

d’amour, de foi, de charité, autant qu’elles en sont capables

pour les unir intimement à Dieu,

par lui et le Fils divin.

 

Ainsi sur la terre,

Quand il trouvera des âmes qui seront capables d’entrer dans cette union avec Dieu,

Il s’en emparera pour les élever jusqu’à Dieu lui-même.

Quand il trouvera des âmes dans lesquelles il pourra faire naître le Verbe,

il le reproduira de quelque manière que ce soit

ou par les pensées, ou par les actions,

il sera content.

Alors il agira, il remplira ce devoir avec bonheur et contentement,

Il glorifiera ainsi le Père et le Fils. »

    

Une pédagogie

La pédagogie originale du Père Chevrier, dans le discernement des vocations et la première formation, toujours en usage au Prado, était fondée sur l’attrait pour Jésus Christ, sa beauté et sa grandeur. Puisque « connaître Jésus Christ c’est tout », il ne craignait pas d’énumérer, en se fondant sur les Évangiles et St Paul, les raisons que le disciple a de le préférer au « reste ». Puis, il interrogeait : « Tout cela est bien beau mais tous le comprennent-ils ? » Réponse : « Il faut une grâce spéciale pour le comprendre » Nouvelle question : « Sentez-vous naître cette grâce en vous ? » Et de conclure : « Si nous sentons en nous ce souffle divin, si nous apercevons une petite lumière, si nous nous sentons un tant soit peu attiré vers Jésus Christ, ah ! cultivons cet attrait, faisons le croître par la prière, l’oraison, l’étude, afin qu’il grandisse et produise des fruits. » Puis il recherchait inlassablement la façon même dont Notre Seigneur s’était « occupé de la formation intérieure de ses apôtres. » : « Il les instruisait sans cesse, il les reprenant à chaque instant, il les mettait à tout, les formait à tout. » C’est dans le premier collège apostolique en gestation que Chevrier est donc allé chercher sa fameuse « méthode pour former les gens et leur donner la vie intérieure : Instruire, reprendre et mettre à l’action, faire faire, voilà la vie, la sève et le moyen de la communiquer… ». Il a systématisé cette « méthode » dans l’une des fameuses trilogies qui reviennent sous sa plume, en fixant ainsi le « but de toute instruction et du catéchisme » : « C’est d’éclairer l’intelligence par la connaissance, de toucher le cœur par l’amour et de déterminer la volonté à agir. La foi, l’amour et l’action, voilà les trois effets qu’il faut chercher à produire dans toute instruction. » (VD, 118-119 ; 222, 451).

 

Quant à la pédagogie de Jean-Marie Vianney, sans pouvoir décrire ici son œuvre pastorale à Ars entre 1818 et 1879, c’est, comme l’a fait le Père Chevrier lui-même, à l’intérieur de sa fameuse « Providence » que nous irons la chercher, parce qu’elle s’inspire des mêmes critères sortis de l’Evangile, pétris de charité et de confiance dans les libertés de ses destinataires. Relisons donc l’hommage direct rendu par Chevrier à son devancier. Pour l’essentiel, mutatis mutandis, ce message reste d’actualité, même si les conditions dans lesquelles s’exerce le ministère sacerdotal sont si différentes aujourd’hui de celles qui furent les leurs à tous deux :

 

« L’amour de Dieu et du prochain, voilà le principe et la sève vivifiante de tout, qui doit produire tout en nous ; quand il y a cela dans une âme, il y a tout ce qu’il faut. Mieux vaut la charité sans extérieur qu’un extérieur sans charité. Mieux vaut le désordre avec l’amour que l’ordre sans amour. C’est ce que le curé d’Ars exprimait d’une manière assez drôle quand, parlant des petites filles de sa Providence que l’on conduisait d’après ces principes, puisque sa fille Catherine ne connaissait pas les méthodes disciplinaires, et parlant de ce genre de vie et le comparant à la nouvelle manière que l’on introduisait dans sa Providence, quand une fois on l’eût forcé de laisser le gouvernail à d’autres, plus habiles selon le monde, il disait qu’il aimait bien sa petite bourdifaille d’autrefois. » (VD, 223).

 

            Concluons. Malgré des différences qui tiennent aux époques, aux personnalités, à la charge, à la vocation respective, la sainteté de ces deux prêtres se rencontre pour l’essentiel. Bien des aspects importants n’ont pu être abordés, comme leur vie de prière, leur collaboration avec des fidèles laïcs, leur relation à l’évêque et au presbyterium, leurs expériences, même provisoires, de vie fraternelle avec d’autres prêtres, etc.  Le secret de la sainteté des prêtres traverse tout cela mais, par-delà bien des nuances de style ou des accents dans l’évangélisation, la source en restera un amour personnel pour le Christ dans la foi, et, en lui, pour les hommes de leur temps. C’est à partir de cette source que s’unifie l’homme qui reçoit le sacrement de l’ordre par l’imposition des mains d’un évêque, accompagné des prêtres. C’est cette source qui renouvelle, au milieu des obscurités, la fécondité du ministère et donne à chacun de réaliser sa vocation propre, quels que soient les bouleversements qui affectent le monde et l’Eglise.                                                                                                                                                                                                                                                                            

+Olivier de Berranger,

ancien évêque de Saint-Denis  

[1] 1904, béatification par Pie X ; 1925, canonisation par Pie XI, qui, en 1929, le proclame patron de tous les curés du monde ; 1986, visite de Jean-Paul II à Ars ; 2009, Benoît XVI le proclame patron de tous les prêtres.

[2] Catherine, Jeanne-Marie (décédée à 18 mois), François l’aîné, Jean-Baptiste Marie, Marguerite, François le cadet.

[3] Cité dans A. Chevrier, Lettres inédites, présentation par Y. Musset, Paris, Parole et Silence, 2006, p. 49.

[4] Ce sera le souci et le mérite de l’évêque de Belley, Mgr Devie, d’en percevoir les effets chez le curé d’Ars et de tenter l’impossible pour les corriger. A sa source – en laissant ici les aspects politiques du problème –, le jansénisme doctrinal, qui prétend, à travers Baius (1513-1589) et Jansénius (1585-1638), se rattacher à saint Augustin, est une interprétation faussée et purement juridique de certains traités de l’évêque d’Hippone. Il a pour conséquence une conception très étroite du salut des hommes, laquelle retentit dans un type de prédication où la crainte du péché et celle de l’enfer tendent à l’emporter sur la miséricorde et l’amour de Dieu pour toutes ses créatures. On ne peut oublier qu’un génie comme Pascal s’est rattaché à ce courant, parmi d’autres hommes éminents de Port-Royal, auxquels on doit une première traduction française de la Bible, après celle de Calvin. Mais il est incontestable que, chez un curé d’Ars, cette influence se traduira durant de longues années par un rigorisme dangereux. Le sentiment très vif qu’il avait de devoir rendre compte à Dieu de chacune des âmes confiées à sa charge (selon le sens originel du titre de « curé », de cura animarum) nourrit chez lui la responsabilité sacerdotale, comme celle d’un père de famille, ce qui est admirable. Il nous renvoie à la parabole johannique sur le berger comparé au mercenaire « à qui n’appartiennent pas les brebis » (Jn 10,11-12). Mais le courant qui le portait risquait de lui faire concevoir ce rôle comme si leur salut dépendait prioritairement de leur curé… Quelle place pour la grâce et pour la liberté ? Quant au caractère littéralement effrayant des pénitences qu’il crut devoir s’infliger dans ce but, on en aura une idée, romancée certes mais non sans fondement, dans la description qu’en donne Bernanos à travers le portrait qu’il fait du « saint de Lumbres » dans Sous le soleil de Satan. Ce qui n’est pas romancé, c’est qu’après à peine plus de deux ans à Ars, M. Courbon, vicaire général de Lyon dont l’Ain dépend encore à l’époque, voudra le nommer à Salles, une paroisse plus pratiquante du Beaujolais, parce que, dira-t-il, « on ne prend pas le ciel par la famine ».

 

 

[5] A s’en tenir à la version actuelle du « VD », on ne saurait jurer que cet écrit soit indemne de tout relent janséniste, au moins dans sa partie anthropologique et sur la théologie du mariage. Les introductions et notes de P. Berthelon permettent de rectifier ce qui doit l’être. Mais voir son opinion à ce sujet, p. 162 et 238.

[6]  Texte intégral dans Y. Musset, Le Christ du Père Chevrier, Paris, Desclée, 2000, p. 54-57.

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